dimanche 13 décembre 2009

Ô les joies de l'allaitement maternel...


L'allaitement reste de nos jours un sujet très controversé, avec d'un coté les militants parfois intégristes de l'allaitement maternel, et de l'autre les femmes ne souhaitant pas allaiter leurs enfants, souvent stygmatisées et considérées comme de mauvaises mères. Que ces dernières se rassurent, les mères allaitantes sont elles aussi jugées parfois comme obstinées et leur entourage ou le corps médical ne comprennent pas forcément ce besoin viscéral de nourrir leur(s) bébé(s).
Mon expérience avec l'allaitement a commencé au CHU Arnaud de Villeneuve à Montpellier, en service Néonat, après l'arrivée un peu précoce de mes filles. Ces dernières étant en couveuses et nourries par sonde, il fallait, si je voulais pouvoir les allaiter quand elles seraient en âge de se mettre à téter, que je tire mon lait plusieurs fois par jour afin d'avoir une bonne montée de lait et me préparer à les nourrir. 

Petit Chéri est donc allé sur son cheval blanc à la pharmacie pour me louer le dernier tire-lait à la mode. Encore sous le coup de l'accouchement et dans un nuage d'euphorie - qui n'allait pas durer -, je l'ai vu rentrer dans la chambre avec une grosse mallette noire remplie d'accessoires et de l'objet convoité par toute femme allaitante: le Tire-Lait Medela! Il avait eu droit à une démonstration à la pharmacie et avait même testé son fonctionnement sur le bras, finissant par expliquer aux pharmaciennes son bon fonctionnement!
Le voilà donc qui me prépare le matériel et me branche les deux entonnoirs montés sur biberon afin que je commence à tirer mon lait. Quatre jours passent à un rythme de 6 "traites" par jour, et toujours pas la moindre goutte de colostrum, ce fameux nectar jaune qui nourrit le bébé lors des premiers jours, avant qu'un lait plus blanc ne lui succède. Désespérée, branchée en permanence sur cet appareil qui commence à devenir un appareil de torture, je m'acharne à maltraiter mes seins sans toujours voir rien arriver, alors que ma voisine de chambre remplit des biberons entiers.

C'est 5 jours après mon accouchement que se produit ma montée de lait. Réveillée par de fortes douleurs, je me lève et sens que quelque chose se passe: mes seins sont durs comme du béton, j'ai l'impression que je vais exploser et que l'on va me retrouver baignante dans mon lait, morte en mode Cappuccino. Je "les" regarde alors dans le miroir, et horreur, me voilà passée d'un 85B à un 95D en une nuit, mes seins ressemblent à ceux de Pamela Anderson, on dirait deux prothèses. Je suis bonne pour le maillot rouge, la bouée et les plages de Malibu!
Je retourne me coucher mais la douleur est telle que je ne peux m'allonger que sur le dos. Quand la sage-femme passe le lendemain matin, elle constate que ma poitrine est engorgée et commence à me masser pour me soulager. La douleur est telle que j'ai envie de l'assommer avec mes mamelles dorées, et je cours me cacher sous la douche pour y pleurer à chaudes larmes. Je souffre plus que pour l'accouchement, la douleur est insupportable.

Le jour même, une goutte apparaît pendant une traite et j'ai envie de hurler ma joie au monde entier. D'autres apparaissent, et, après avoir récolté 10ml,je me dirige fièrement vers le bureau des sage-femmes pour leur montrer ma production. J'ai l'air ridicule, il m'en faudrait dix fois plus pour nourrir mes deux bébés. J'ai à peine de quoi nourrir un écureuil nouveau né.

Je démarre un fil Allaitement & Prématurité sur le forum de l'Association Jumeaux & Plus et bénéficie de conseils de mamans de jumeaux comme moi, ainsi que d'un soutien immense, car la communauté des multiples est incroyablement soudée et prête à aider les nouveaux-venus en galère comme moi.
Je ne baisse pas les bras, et à ma sortie de la maternité, je tire mon lait religieusement et commence à voir un certain progrès. 
Lorsque nous sortons boire l'apéro chez des amis, je me retrouve sur une chaise dure dans une salle de bain, seule à tirer mon lait devant un immense miroir qui me renvoie l'image d'une femme épuisée, les seins comme des obus, avec deux pompes qui lui aspirent activement le lait. Pendant ce temps là, mes amis boivent du champagne et fument des cigarettes. Grand moment de solitude...

Lorsque je rends visite à mes filles en néonat, je me retrouve avec d'autres mamans de prématurés dans la "Salle des Mamans" à tirer mon lait et alors que nous discutons, je ne peux m'empêcher de lorgner sur leurs biberons pour voir si j'en fais autant qu'elles.  Certaines, ayant accouché très tôt (5 mois et demi) ne parviennent qu'à obtenir trois gouttes et je vois dans leurs yeux un désespoir profond, car l'allaitement représente la seule chose qui nous fait sentir mères, qui nous fait tenir, loin de nos minuscules bébés en couveuse qui sont nourris au lait maternel d'autres mamans en attendant le nôtre. D'autres mamans - la nature est parfois injuste - font trois biberons avec un seul sein, et là j'ai juste envie de me défenestrer...

Le jour arrive où je peux enfin mettre au sein Choupinambour qui tétouille pendant 5mn et s'endort comme une bienheureuse, une goutte de lait au coin de la bouche, et moi, émue, ayant toujours rêvé de ce moment, je réalise le rêve de ma vie. Bien que convaincue des bienfaits de l'allaitement, ma motivation va bien au delà de ces derniers. J'ai un besoin viscéral de les nourrir moi-même, de connaître cette expérience unique et grisante.

La mise en route de l'allaitement de mes jumelles est difficile, nous passons 15 jours avec elles en secteur Mère-Enfant afin de pouvoir les nourrir exclusivement de mon lait. Me voilà donc à boire des litres de tisanes d'allaitement afin de booster ma production, mais le problème c'est que la dite tisane est au fenouil et à l'anis et que je commence à transpirer cette odeur par toutes les pores de ma peau. Je me transforme en bol de soupe ambulant et perds 10 points sur l'échelle de ma sexytude.

Lorsque Choupinambour subit un stress post-opératoire après une intervention chirurgicale, alors qu'elle ne pèse que 2 kg et a subi une rachi-anesthésie (péridurale), elle repart en soins intensifs et mon coeur de mère s'effondre. On m'enlève mon bébé qui se retrouve à nouveau dans une couveuse, seule, sans sa soeur et ses parents. Je décide alors de continuer à l'allaiter pour maintenir le lien, et vais lui rendre visite toutes les trois heures pour la nourrir. Je lui chante "Pirouette Cacahuète" pendant qu'elle s'endort, et pour me maintenir éveillée, et quand je retrouve son père je lui dis que Choupinambour  a un message pour lui et qu'il y est question d'avion à réaction et de joli fil doré... Cela devient un jeu entre nous. "Mais qu'a-t-elle voulu dire???". L'allaitement me permet de surmonter cette nouvelle épreuve un peu difficile pour nous tous. Je me retrouve toutes les nuits sur le "Banc des sanglots", devant le CHU, à pleurer sur son absence.

Au bout de 15 jours d'épuisement total, nous parvenons à un allaitement correct, complété par du lait artificiel et rentrons chez nous avec nos deux puces. Nous voilà lancés, mais sans filet, et le SAV de l'allaitement n'existant pas, je suis lâchée dans la nature, ne sachant quoi faire de mes tétons rose fluo tellement j'ai mal, à pleurer sur mon balcon toutes les nuits car je ne veux pas abandonner. Cette expérience est primordiale pour moi car non seulement je fais du bien à mes bébés, mais je m'en fais à moi aussi. L'allaitement maternel est bon pour le bébé pour de multiples raisons, mais il est aussi bon pour la mère et permet de prévenir le Baby Blues en déclenchant des endorphines (les hormones du bonheur), il aide à prévenir contre le cancer du col et celui du sein, il établit aussi un lien fort "de chair" à mon sens et rien n'est plus beau que ce petit regard en coin du bébé rassasié, qui s'endort paisiblement en faisant les yeux blancs.

Une nuit de désespoir, je décide de contacter la Leche League, association pro-allaitement maternel. Certains trouveront leur démarche intégriste, mais lorsqu'on se heurte à des poncifs tels que "Tu vas te crever", "Tu es sûre que tu as assez de lait?", "Ton lait n'est peut-être pas bon", "La femme n'est pas faite pour allaiter deux bébés", on est contents de pouvoir trouver un soutien que leurs animatrices peuvent apporter à tout moment de la journée.
Epuisée, je me rends chez ma généraliste qui me prescrit du Motilium pour booster ma production, des séances d'acupuncture et des préparations homéopathiques. Je passe un long moment avec Herade, une animatrice de la Leche League, qui me prodigue de nombreux conseils (bien éloignés de ceux préconisés par les pédiatres), m'envoie des articles d'information sur l'allaitement de jumeaux (comment les positionner par exemple) et me rebooste le moral.
J'arrête de mettre mes filles au sein pendant 2 jours à cause des douleurs et leur donne mon lait au biberon, et me balade dans mon appartement les seins à l'air, les badigeonne de mon lait pour accélérer la cicatrisation, une serpillière espagnole constamment à la main car je "goutte" dans tout l'appartement...
Et comme le bol de soupe ne suffit pas, je me transforme aussi en Reine des Abeilles, car il fait encore chaud en ce mois d'octobre, et les abeilles du quartiers commencent à me poursuivre car elles sentent mon lait. Me voilà en train de courir comme une hystérique, les bras en moulinets, les cheveux en bataille, le torchon à la main pour me défendre. Elles n'auront pas une goutte!

Au bout de quelques semaines, nous sommes enfin au point, et lorsque je suis seule, je m'installe avec mes filles en position de ballon de rubgy (je ne donnerai aucune explication aux "incultes" afin de leur faire croire que je suis une grande sportive qui s'épanouit avec le XV de France dans le Stade de l'Ovalie!). Elles me griffent les seins, se filent des coups de pieds, me tirent sur les tétons jusqu'à ce qu'ils mesurent 5cm (ouille!) mais nous voilà une belle équipe gagnante. Bien sûr, Petit Chéri, mon héros, est un acteur primordial dans notre organisation et dans ma démarche. Il me soutient dès les premiers instants, m'apporte les puces pour les placer sur mon sein toutes les 3 heures, les change, me coiffe en "ananas" quand mes mains ne sont pas libres et que mes cheveux me grattent le nez (il veut dire "palmier"...). Sans lui, j'aurais abandonné depuis belle lurette!

Statue d'Angelina Jolie allaitant ses jumeaux
Je passe une grande partie de mes nuits et jours allongée avec mes filles au sein à sursauter devant "Les Experts Miami" ou à pleurer devant "Les Frères Scott", oui, décidément je suis une cause perdue.
Petit Chéri adore jouer des percussions avec mes coques de seins qui permettent de stimuler la lactation et recueillir le fameux nectar. Un matin, résignée, je lui tends une cuillère à soupe pour qu'il puisse s'adonner à son nouveau jeu. Me voilà dépossédée de moi-même, je suis devenu le frigo de la famille, et accessoirement, un instrument de musique...

Il faut aussi savoir que le sein n'a pas qu'un seul trou par lequel sort le lait, j'ai d'ailleurs étonné plus d'une de mes amies nullipares. Le téton est en fait un petit arrosoir dont jaillissent de puissantes giclées que le bébé peut parfois se prendre en pleine bouille, car la simple vue de son enfant peut déclencher une montée de lait. L'image me fait penser au jet d'eau du Lac de Genève (wink wink Lolo).

L'eau chaude a aussi cet effet et j'en ai subi les frais: un matin que je sors de mon bain, je constate avec effroi que de mon sein gauche est en train de jaillir un geyser. Je n'ai pas le temps de me sécher, place ma main sous mon sein pour empêcher le lait de couler partout, court toute nue -et mouillée- dans la cuisine, sous le regard de mes nourrissons dans leurs transats (j'espère que cette image ne stigmatisera pas à jamais leur inconscient...). Et me voilà dans la cuisine, droite comme un piquet, frigorifiée, une coupelle à la main, à attendre que la fontaine veuille bien se tarir...

Et pour finir, une petite anecdote sur une des pires hontes de ma vie. Lors de ma montée de lait, découvrant avec horreur et fascination mon énooooorme poitrine, je n'ai pas résisté à la prendre en photo, afin de garder ce souvenir pour mes vieux jours, quand mes seins ne seront plus que de vilains gants de toilettes. Je pourrai dire à mes petits-enfants "Vous voyez, mémé c'était quand même une bombe!".
Et c'est alors que montrant fièrement à mon kiné les derniers clichés de mes filles:
- Alors ça c'est Louise en train de dormir, ça c'est Lily qui prend son bain, et ça c'est... mes seins..."...
Gloups...

6 commentaires:

gwenn a dit…

merci pour ce recit. tu m'as bien fais rire. comment vont les miss L

Gaëlle a dit…

J'ai adoré! C'est drôle, émouvant et par moment, ça donne aussi mal pour toi. Tu informes les futures mères qui s'arrêtent presque à la douleur de l'accouchement dans les seuls inconvéniants d'être une femme enceinte ;)
Par moment, il y a de quoi se demander pourquoi tu t'infliges une telle chose, comme si ça n'était pas assez difficile déjà, mais je crois que le sentiment qui te motive est plus que compréhensible :) Belle histoire.
Bise.

Anonyme a dit…

Melalepouget
super récit sur l'allaitement. Ca rappelle pas mal de choses notamment la première montée de lait et les seins prêt à exploser. Et aussi les geysers..... trop drole!!!!!
Continue ce que tu fais c'est vraiment génial

Anne-Christine a dit…

Merci je me suis totalement retrouvée dans ton récit pour avoir vécu la même chose, bien qu'ayant allaité un premier enfant, c'était encore différent. Tu me fais rire et parfois pleurer mais j'adore!!! Continue!!!!
Bisous
Hannouchka (fofo Jumeaux et +)

Anonyme a dit…

J'adore la façon dont tu raconte les choses! Et je me retrouve entièrement dans ce que tu dis! J'ai malheureusement pas eu le soutien de la LLL quand j'en avait besoin et a malheureusement du abandonner après 15 jours de bataille. Ils avaient 3 mois et même aujourd'hui j'ai du mal a l'accepter et personne me comprends. :(

Gros bisous
Jenny (Jeneb2a) du fofo

XA a dit…

Merci pour ce récit épique ! Bon courage pour la suite de l'allaitement !
Je souhaitais allaiter et j'ai donc tiré mon lait dés le début ; Je n'ai pas eu de problème pour mettre en route la lactation, certes, la montée de lait a été douloureuse... Mais les quotas étaient remplis !
Les meufettes ont été stimulées dés le début... Or leur manque de force ne leur permettait pas de prendre le sein en bouche. L'embout de sein en silicone leur a donné l'impression d'avoir quelque chose en bouche et nous avons pu commencer à partager ce beau moment dont tu parles admirablement... Mais elles n'étaient pas capable de prendre leurs rations complètes car elles se fatiguaient... Les petites faignasses ! La ration était donc complétée par sonde naso-gastrique avec mon lait que je continais à tirer, toute les 3 heures et même la nuit ;
5 semaines ont passé mais elles ne parvenaient toujours pas à prendre leur ration compléte ( elles étaient à 37 SA... Les puéricultrices me faisaient sentir qu'il fallait commencer à reconsidérer mon choix d'allaiter ) et on a donc introduit le biberon pour stimuler leur réflexe de succion, même si les techniques sont différentes... J'avais eu trés peur qu'elles oublient comment têter leur maman mais pas de soucis... les 2 premières semaines...

Lors de leur arrivée à la maison, il fut difficile de conserver la même technique ... Trop de temps à donner le sein, peser les petites et préparer le biberon pour compléter. Avec un repas toute les 3h30, je passais presque 2h30 à les nourrir... Et je n'arrivais pas l'allaitement simultané sans l'aide mon mari... J'étais aussi morte de fatigue avec ces meufettes dotées de supères pouvoirs et adooooooorant hurler au clair de lune ... Petit à petit, nous avons choisis la facilité avec les biberons... Aprés 1 semaine de 100 %biberons j'ai l'impression que mes coquines ont oublié de téter au sein et je n'ai plus assez de lait pour leur donner envie... Je m'en ai énormément voulu d'abandonner alors que nous travaillons sur la mise en place de l'allaitement depuis leur naissance... Et que cela a même retarder notre retour à la maison... Je n'ai pas appelé à l'aide comme tu l'as fait, peut être qu'une émulation et un soutien m'aurait aidée...